Ma soeur, ma bataille

La mythologie grecque, bien plus que nos récits modernes il me semble, explore de nombreuses facettes de l’amour. L’amour romantique, qui unit par exemple Hélène et Paris, ou celui plus charnel entre Aphrodite et Arès,l’amour filial de Zeus pour Dyonisos qu’il porte dans sa cuisse, celui de Déméter pour sa fille Perspéhone ou encore l’amitié d’Achille pour Patrocle* qu’Homère utilise comme un élément déclencheur de la guerre de Troie, tous les visages de l’amour s’y côtoient et s’y mêlent. Plus encore, la mythologie ne semble pas établir de hiérarchie entre ces formes d’amour. 

À la lecture des mythes antiques, je suis souvent frappée par la récurrence du sentiment amoureux qui uni les frères et soeurs. Loin des cruelles et envieuses Javotte et Anastasie de Cendrillon, on y trouve des fratries aimantes, qui se complètent et s’entreaident. C’est le cas, par exemple, des jumeaux Artémis et Apollon. Tout juste arrivée sur terre, Artémis s’empresse d’aider sa mère Léto à accoucher de son jeune frère. Plus tard, elle l’assiste dans son combat avec le serpent Python et s’implique dans la guerre de Troie par pure solidarité fraternelle. 

Un autre mythe développe ce thème, c’est celui des soeurs Procné et Philomèle, et ayant moi-même deux soeurs, j’y suis particulièrement sensible. Il s’agit aussi un mythe étiologique, c’est-à-dire qu’il cherche à expliquer l’origine d’un phénomène naturel. Je ne vous en dis pas plus pour l’instant mais je pense que vous ne regardez plus jamais les hirondelles de la même façon…

Avec son Philomèle et Progné de 1861, la peintre Elizabeth Jane Gardner Bouguereau nous présente la tendresse qui unit les deux soeurs. 

Procné et Philomèle sont les deux filles de Zeuxippe et Pandion, cinquième roi légendaire d’Athènes. L’ainée, Procné est mariée à Térée, roi de la lointaine Thrace** et de cette union est née un fils, Itys. Cinq ans plus tard, Athènes et sa famille lui manquent et elle exprime à son mari le désir de revoir sa soeur. Térée se rend donc à Athènes pour demander au roi Pandion l’autorisation d’amener la jeune Philomèle avec lui.  Mais dès qu’il aperçoit la princesse, il oublie toutes ses bonnes intentions et n’a plus qu’une idée en tête : posséder Philomèle coûte que coûte. Pour convaincre le roi de laisser partir sa fille chérie***, il redouble d’éloquence et, à sa voix, vient s’ajouter celle de Philomèle, très désireuse de revoir sa grande soeur adorée. Laissons Ovide nous décrire cette scène tragique dans ses Métamorphoses : 

Dieux d’en haut, quelle nuit noire aveugle les coeurs des hommes !
Les efforts mêmes de Térée pour perpétrer son crime
passent pour de la piété, et son forfait lui vaut des éloges.
Que dire de Philomèle dont le désir est le même ? Caressante, elle met
ses bras autour des épaules de son père, demande d’aller voir sa soeur :
son salut en dépend, prétend-elle, mais elle agit contre son propre salut.

Dès leur arrivée en Thrace, Térée met à exécution le crime odieux. Il emmène de force Philomèle dans une étable et abuse d’elle. Mais après l’effroi vient la colère et la jeune femme jure de se venger en allant dénoncer son viol devant toute la cité. Effrayé d’une mise en accusation sur la place publique, Térée lui coupe la langue avant de rentrer chez lui et d’annoncer à sa femme la mort de sa petite soeur. 
Un an passe, et alors que Procné, dans son palais de Thrace, porte le deuil de sa chère soeur, cette dernière, bien vivante, est toujours enfermée dans l’étable. Sans voix, elle ne peut hurler au monde sa rage mais comme le dit si bien Ovide : la douleur est très ingénieuse, et l’habileté naît du malheur.

Philomèle se met en effet au travail et tisse une superbe tapisserie. Derrière le motif innocent, elle brode avec un fil pourpre le récit de son calvaire. Elle confie l’ouvrage à une servante qui l’apporte à Procné. Grâce à ce subterfuge, celle-ci découvre enfin le sort de sa sœur. Le désir de vengeance s’empare à son tour de Procné. 

Elle attend le soir de la fête de Dionysos et feint d’être enivrée pour parvenir à se glisser jusqu’à la bergerie qui sert de geôle à sa soeur mutilée. Elle la libère et l’emmène avec elle au château. Enfin réunies, les deux soeurs décident de la plus terrible des vengeances : Procné tue son fils Itys dont les traits lui rappèlent trop son violeur de mari. Elle le frappe au coeur avec un poignard et bien que le coup fut fatal, sa soeur signe elle aussi le crime en lui tranchant la gorge. Les deux femmes cuisinent le corps d’Itys et le servent à Térée. Une fois le repas achevé, celui-ci demande à voir son fils. Les yeux brillants de haine, sa femme lui annonce : « celui que tu réclames, tu l’as à l’intérieur. ». Pour ne laisser aucun doute sur l’horreur qui vient d’être commise, Philomèle sort de sa cachette et lance la tête de l’enfant à son père. 
Rubens quant à lui, nous expose une vision beaucoup plus terrifiante du mythe avec son Térée voyant de la tête d’Itys de 1638. Son dégout pour les soeurs va jusqu’à les effacer du titre du tableau. 
Les soeurs se sauvent et c’est alors que les Dieux s’en mêlent. Émus par le destin tragique des deux soeurs, ils les transforment en oiseaux pour qu’elles échappent à une mort certaine. Philomèle, privée de sa voix, est métamorphosée en rossignol chanteur et Procné en hirondelle, dont les reflets rouges sur la gorge rappelle l’épouvantable infanticide. Térée est lui aussi changé en oiseau : il devient huppe, dont le bec démesuré évoque l’épée meurtrière. 
Le rossignol chanteur, l’hirondelle libre mais tachée de sang et la huppe au bec menaçant. 
L’Olympe réserve, cette fois-ci, un sort bien magnanime à un violeur et deux meurtrières.

* Je vois vos airs amusés 
** La Thrace est la région au nord est de la Grèce qui couvre l’actuelle Bulgarie et la partie européenne de la Turquie.  
***Comme Arianne, qui, à peine avait-elle quitté son père et la Crète pour vivre le grand amour avec Thésée, était abandonnée sur l’île de Naxos. Il ne fait pas bon quitter son père dans la mythologie. 

L’arbre et la manière

La taille des oliviers s’effectue au mois de février, une fois les arbres récoltés et avant leur floraison. C’est une étape cruciale, technique et qui peut, mal réalisée, avoir des conséquences lourdes sur la quantité d’olives obtenue la saison suivante. En Crète, de nombreuses familles la confient à un spécialiste plutôt que de s’y coller eux-même. Ces maîtres de la taille vous en parlent avec un certain lyrisme sans toujours maitriser l’explication savante liée à l’art de la taille. Un peu comme nos « méthodes de grand-mère », cette expression aux accents légèrement misogynes, pour qualifier un remède efficace prescrit sans compréhension de l’origine de cette efficacité. Je parlais justement avec un pépiniériste Français qui m’affirmait qu’entre un.e novice qui a potassé toute la théorie et un local qui s’appuie sur un savoir empirique et ancestral, il faut toujours faire confiance au second. Si vous lui demandez pourquoi il coupe cette branche et non celle-ci, son explication sera peut-être farfelue, mais le résultat sera, lui, d’une fiabilité déconcertante.

Comme je sais que, comme moi, vous aimez creuser le pourquoi du comment, je vais – malgré cet éloge de l’expérience sur le théorique – vous en dire un peu plus sur l’art subtil de la taille des olivier.

Plusieurs règles tiennent du bon sens : Couper les branches sèches qui ne produisent plus, celles trop hautes que l’on ne pourra récolter ainsi que les rameaux sauvages qui partent du tronc. D’autres en revanches, méritent qu’on s’y attarde. 

L’enjeu d’ensoleillement

Chaque côté de l’arbre ne bénéficie pas du soleil également. La partie Sud de l’arbre sera taillée plus basse pour permettre à la partie Nord à l’orientation moins généreuse d’avoir du soleil. Bien sûr, tout cela se complique sur les terrains en pente. En comme ceux-ci constituent l’immense majorité des terrains, il faudra adapter la taille à chaque parcelle en fonction de son orientation. Le centre de l’arbre, lui, est taillée pour que les rayons du soleil puissent s’y engouffrer. En Italie, on dit qu’un oiseau doit pouvoir voler entre les branches sans se frotter les ailes. 

L’enjeu de récolte

Pour faciliter le travail des valeureux perchistes et ne pas leur imposer trop d’acrobaties, l’objectif est de n’obtenir des fruits que sur les branches extérieures de l’arbre et non pas sur celles uniquement accessibles de l’intérieur. On coupe donc toutes les branches fructifères qui se dirigent vers le centre de l’arbre. 

L’enjeu de productivité de l’arbre

Certaines branches sont fructifères (donneront des fruits), tandis que d’autres sont charpentières (les bifurcations du tronc qui ne donnent pas directement des fruits). Quand on taille, on doit avoir en tête le parcours de la sève et optimiser son flux. C’est pourquoi on coupe les « gourmands », ces grand rameaux verticaux lisses qui partent des branches charpentières : ces jeunes pousses sont avides de sève et privent donc les branches fructifères du précieux nectar de vie.