Prises dans nos filets

La récolte 2020 fut à l’image de l’année 2020 : pénible et semblant ne jamais s’achever. À cause de la fermeture des frontières liée à la pandémie, les ouvrier.e.s agricoles originaires de Bulgarie et d’Albanie ont été dans l’impossibilité de venir porter main forte aux familles grecques. Or récolter avec moins de bras, c’est récolter plus longtemps. Des semaines, parfois des mois supplémentaires. Et à la fatigue s’ajoute l’inquiétude car avec la majorité des restaurants du monde fermés, les débouchés pour les exportations se raréfient risquant d’entraîner une dégringolade des prix. Pas les nôtres bien entendu, et c’est notre fierté : je ne négocie jamais les prix aux producteurs, bonnes et mauvaise années, Adravasti répond présente !

Aujourd’hui, je m’attarde sur l’accessoire essentiel de toute récolte : le filet. 

Commençons par le commencement, c’est à dire la fin. Oui, la fin de la récolte précédente. Sales et graisseux d’avoir accueilli des milliers d’olives, les filets doivent d’abord être lavés. Mais pour des filets de plusieurs dizaines de mètres de long, pesant une vingtaine de kilos, pas question de les passer dans votre petite machine à laver domestique. Ils sont confiés à des professionnels ! À Zakros, c’est le garagiste-mécanicien qui en a fait sa spécialité. Une fois propres, il faut les rafistoler. Abimés par des terrains rocheux et des ronces En tous genres, les filets finissent souvent pleins de trous à la fin de la saison. Or un trou, c’est le risque de voir des olives s’échapper. Alors les γιαγιάδες* se munissent de grosses aiguilles et patiemment raccommodent les filets.  En voici un bel exemple :

Une fois propres et soigneusement réparés, le temps est venu de les salir, de les trouer et de les déposer aux pieds de nos oliviers. La pose des filets, laissée à la discrétion des femmes, est un travail cérébral et physique à la fois. Il faut les agencer dans le sens de la récolte pour que les perchistes puissent passer d’arbre en arbre sans avoir à attendre, ne pas se tromper quand on les superpose, prendre en compte le vent qui vient les soulever ainsi que le terrain, les tirer derrière soi pour les déplacer au rythme des olives qui tombent… te tout sans laisser s’échapper une seule olive ! Pour ne rien sacrifier au tronc, on l’entoure de sacs en toile de jute ou on en fait le tour avec le filet comme sur la photo ci-dessous. 

En Crète, il y a deux types de terrains. Les terrains plats, sans murets, cailloux ni ronces, offrant une distance régulière et optimale entre chaque arbre. Ils sont rares, très rares. Les autres sont en pente, rocailleux et couverts de buissons épineux. Dans ce cas, il faut redoubler de créativité pour poser les filets. On dit parfois des arbres poussant sur des terrains très pentus, particulièrement désagréables à récolter qu’il s’agit « d’oliviers turcs », en référence au fait qu’ils aient été plantés à la période ottomane**. Cela permet surtout aux récolteurs contrariés de rejeter la faute sur leur voisin-envahisseur. 

Une fois qu’il ne reste plus une olive sur les branches, on les rassemble dans les filets, en faisant attention à celles oubliées dans les plis. C’est le moment du tri. Il s’agit d’enlever un maximum de feuilles avant d’amener les olives au moulin. Plus encore que les feuilles, on enlève les branches et les cailloux qui risquent d’enrayer l’extracteur d’huile d’olive. Les jours de pluie, ce sont les escargots qui apparaissent par dizaines dans les filets. Et même si les Crétois.e.s sont, comme nous, très friands de ces mollusques à coquille, ils n’ont rien à faire ici, vous en conviendrez. 

Une fois le filet vidé, il est temps de l’installer au pied d’un autre olivier qui attend d’être récolté. Un roulement bien huilé !

* mamie en grec, se prononce « yaya »
** Les Ottomans ont envahis la Crète entre 1646 à 1898 

Orthodoxie sanitaire

Noël confiné, une situation qui en rappelle une autre.

Le 19 avril dernier, les Grec.que.s devaient renoncer à fêter Pâques, la plus importante fête de l’année, en famille à cause d’un virus qui n’avait alors fait que 113 morts sur leur territoire national. Pour prévenir toute tentative de rassemblement, le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis impose une interdiction totale de voyager dans le pays du Samedi Saint jusqu’au lundi de Pâques. Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur l’interprétation du terme « interdiction totale », l’amende de violation du confinement passe de 150€ à 300€ pendant ces trois jours, les bateaux vers les îles sont bloqués et les hélicoptères sont déployés au dessus d’Athènes et Thessalonique. Il faut dire, l’enjeu est de taille : deux millions de personnes circulent habituellement à travers le pays à l’approche de Pâques. Dans un pays dont le système de santé a été anéanti par dix ans d’austérité, la pandémie est un luxe que la Grèce ne peut pas s’offrir. 

Agneau pascal en solitaire sur une terrasse athénienne le 19 avril dernier.

À cette époque, de nombreuses voix au sein de l’Église orthodoxe s’élèvent pour critiquer la politique du gouvernement. Dans les villages, les popes organisent la résistance. Rejet des masques, fidèles qui embrassent les icônes, pour les gestes barrières il faudra repasser. L’évêque Chrysostomos de Patras, assure que « ceux qui croient à la sainte communion savent qu’ils n’ont rien à craindre » et on entend même des membres du clergé affirmer que le vin distribué pendant la communion élimine le virus. En mai, les Églises ré-ouvrent leurs portes et les images de communion, comme ci-dessous, alimentent de nouveau la polémique. 

Loin d’être anecdotique, la position de l’Église orthodoxe est, littéralement, une affaire d’État. La séparation entre l’Église et l’État telle que nous la connaissons en France n’existe pas en Grèce. Comment un gouvernement peut-il accepter une telle opposition quand les salaires des ecclésiastiques sont payés par les fonds publics ?

Gants, masque et communion. La trinité des gestes barrières à la réouverture des églises en mai dernier. 

Pourtant, l’arrivée au pouvoir du parti conservateur Nouvelle Démocratie en juillet 2019 aurait pu constituer une aubaine pour le clergé Grec. Le Premier Ministre précédent, Alexis Tsipras, était le premier chef d’État athée et de nombreuses mesures telles que l’abandon du statut de fonctionnaire pour les membres de l’Église avaient été mises en place sous sa gouvernance. À moins que ce soit précisément son statut de chef de fil des conservateurs qui autorise Kyriakos Mitsotakis à une attitude très ferme vis à vis de l’Église orthodoxe. Élu depuis moins d’un an quand l’épidémie s’attaque à l’Europe, il prend le sujet extrêmement au sérieux dès les premiers signaux d’alerte en Italie : Fermeture des frontières, villages mis en quarantaine, fermeture des écoles… Sa gestion rapide fait de la Grèce au printemps 2020 la championne d’Europe de la lutte contre le virus. Et son gouvernement ne recule devant aucune pression religieuse, semblant même vouloir faire de Pâques un exemple de son intransigeance face à l’épidémie. 

Le Premier Ministre Grec, Kyriakos Mitsotakis, poivre et sel du masque aux cheveux. 

Mais alors que la deuxième vague s’attaque à la Grèce, fragilisée par l’ouverture de ses frontières durant l’été afin de sauvegarder une partie de sa saison touristique, l’Eglise se trouve dans l’obligation de totalement changer de discours. Car plus que les fidèles, ce sont les hommes d’Église qui sont les premières victimes de l’épidémie : pas moins de 5 prélats sont contaminés début décembre, dont l’archevêque Iéronymos. Le même qui avait affirmé au printemps que « sans la communion, il n’y a pas d’église ». 

Dans un pays où 90% de la population se déclare chrétienne, les églises sont actuellement limitées à neuf personnes et vingt-cinq dans les cathédrales, contre trente chez nous. Une mesure qui, malgré l’approche de Noël, ne rencontre pas de ferme contradiction de l’Église. Une façon de nous rappeler que, quand ils s’agit des mesures sanitaires, ils sont plus orthodoxes que nous. 

Le côté obscur de la greffe

Par Léa Desportes

Chère Manon, 

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ta newsletter consacrée à la Xylella fastidiosa, cette petite bactérie à l’origine de grandes catastrophes dans les oliveraies d’Europe. 

A plusieurs reprises, tu évoques une autre plante nourricière chère à mon cœur (et à mon palais) : la vigne. Tu suggères notamment que greffer des arbres sur des variétés d’oliviers moins sensibles à la bactérie tueuse pourrait représenter une solution, inspirée par ce qui a été entrepris pour sauver les vignobles européens à la fin du XIXème siècle. En effet, ta Cruella fastidiosa fait presque pâle figure face au phylloxéra, véritable Attila des vignes. Pour stopper la progression fulgurante de ce puceron venu d’Amérique, les variétés européennes ont finalement été greffées sur des plants de vigne américains (qu’on appelle des « porte-greffes »), naturellement résistants aux piqûres de l’insecte. 

Si cette méthode a eu l’immense mérite de sauver la viticulture du Vieux continent, elle a aussi provoqué des effets indésirables dont on parle assez peu.  

Le greffage, pas toujours un bon plan(t)

Marc Birebent, greffeur de son état, va jusqu’à considérer que le remède a été pire que le mal. Il est en effet convaincu que le greffage participe à la recrudescence des maladies dégénératives de la vigne. Phénomène largement amplifié lorsque l’opération devient entièrement automatique (et donc plus rentable) dans les années 1980. Tu indiques dans ta lettre que là où un olivier peut produire des fruits pendant mille voire deux mille ans, les pieds de vigne doivent être arrachés tous les soixante-dix ou quatre-vingt ans. En réalité, c’est même moins ! Certains cépages ont aujourd’hui une durée de vie qui ne dépasse pas les trente ans. Avant le phylloxera, l’espérance de vie d’une vigne franche de pied (c’est-à-dire non greffée) était de 250 à 300 ans ! Marc Birebent explique qu’ « en greffant tout, on a multiplié les plants fragiles. La vigne n’a pas eu les moyens de se rendre naturellement résistante. Si on avait « supporté » le phylloxera, on aurait sans doute perdu une grande partie des vignes mais, petit à petit, on aurait trouvé des plants qui seraient aujourd’hui naturellement résistants. *» Je précise qu’il représente une voix minoritaire dans le monde du vin. 

Chardonay à perte de vue, ici en Oregon sur la côte Ouest des États-Unis

Un appauvrissement de la biodiversité 

Ce dont on est en revanche sûr, c’est qu’au moment de la reconstruction du vignoble, des centaines de cépages, pas assez productifs, n’ont pas été replantés, sacrifiés sur l’autel du rendement. La crise du phylloxéra a donc entraîné une perte non seulement pour la biodiversité mais aussi pour le patrimoine du goût. Elle se poursuit aujourd’hui avec l’uniformisation de l’encépagement mondial. Une poignée de cépages dit « internationaux », dont le Cabernet sauvignon, le Merlot ou encore le Chardonnay, occupent une superficie croissante d’année en année du vignoble mondial. Il existe certes des initiatives pour réhabiliter les cépages dits oubliés mais elles restent pour l’instant individuelles ou locales. 

Pour le vin comme pour l’huile, soutenons une diversité variétale la plus riche possible et adaptée à chaque terroir !

Léa 

*https://www.lerougeetleblanc.com/fr/viticulture/une-journee-avec-marc-birebent-2350.html 

Liaisons dangereuses

Détail du Jupiter et Callisto de Rubens

Le 31 octobre dernier, un prêtre un prêtre orthodoxe Grec, Nikos Kakavelakis était attaqué devant son église du VIIème arrondissement de Lyon. Deux jours seulement après l’attentat de la basilique de Nice, la France entière craignait une nouvelle attaque terroriste. Depuis, vous aurez remarqué que les informations concernant l’affaire se sont faites plus discrètes. Et pour cause ! Pas de djihad à l’horizon mais un simple dépit amoureux. Ce soir là, l’attaquant venait d’apprendre que l’ecclésiastique entretenait une relation adultère avec sa compagne et décidait de régler ses comptes en personne. Le Parisien nous prévient : « Le parquet national antiterroriste ne s’était pas saisi des faits au regard de ces éléments et de la personnalité de la victime, qui était connue pour sa vie personnelle agitée. » Si on lit plus en détail les différents témoignages, on comprend qu’il s’agit d’un euphémisme. Le terme « tragi-comique » semble avoir été inventé précisément pour cette actualité… Mais rassurez-vous, après avoir passé quelques jours dans le coma, notre père Crétois (comme son nom l’indique*) s’est réveillé et se porte bien.

L’infidélité passionne les Grecs depuis toujours. La mythologie en est particulièrement friande à travers notamment les nombreuses aventures extra-conjugales de Zeus, immanquablement suivies de la vengeance de son épouse, Héra. En voici une liste non-exhaustive :

  • Zeus se métamorphose en Artémis pour approcher la nymphe Callisté. Pour échapper à Héra, il la transforme en ours mais celle-ci est alors chassée par Artémis, qui ne reconnait pas sa fidèle suivante. 
  • Zeus se transforme en Amphitryon pour faire l’amour avec sa femme, Alcmène. Une fois que son roi de mari comprend la supercherie, il tente de brûler vive son épouse, sauvée de justesse par Zeus dont la pluie éteint le bucher.
  • Zeus se change en nuage pour s’unir à Io, une des prêtresses d’Héra. Elle est changée en génisse blanche pour la protéger de la terrible épouse. 
  • Zeus prend l’apparence d’un aigle pour séduire Sémélé…avant de la foudroyer en se révélant à elle.
Dans son oeuvre Diane et Callisto réalisée en 1744, François Boucher nous présente l’immense tendresse partagée entre Callisté et celle qu’elle pense encore être Artémis…

Bref, les histoires d’amour de Zeus ça finit mal, en général surtout pour celles dont il est amoureux. Mais laissons Zeus un instant et intéressons nous plutôt à un autre triangle amoureux, celui composé d’Aphrodite, d’Arès et d’Héphaïstos


On ne présente plus, Aphrodite. Déesse de la beauté et de l’amour, protectrice de Troie pendant la guerre du même nom, elle est aussi une des plus anciennes divinités Grecques. Héphaïstos, lui, ne bénéficie pas des mêmes atouts. Dieu de la forge, il est un des seuls enfants d’Héra. À sa naissance, sa mère horrifiée d’avoir enfanté un être si laid le jette du haut de l’Olympe. Une manne pour les psychologues de l’Antiquité. Il est élevé en cachette par les divinités Thétis et Eurynomé qui lui transmettent l’art de la forge. Pour se venger de sa mère, il construit un trône sublime qui emprisonne quiconque s’y assoit. Héra tombe dans son piège et nul ne parvient à la libérer. D’abord décidé à la laisser ainsi emprisonnée, Héphaïstos finit par accepter de se rendre sur l’Olympe après avoir été enivré par Dionysos. En échange de la liberté de sa mère, il exige la main de la plus belle de toutes : Aphrodite. Zeus n’a alors d’autre choix que d’exaucer son voeux. 

Aphrodite et Arès, peinture murale de Pompeï que l’on peut admirer au musée de Naples. 

C’est l’Odyssée, au chant VIIII qui nous relate la suite. Alors qu’Héphaïstos passe toutes ses nuits dans la forge à façonner armures et bijoux, Aphrodite en profite pour accueillir dans leur lit son amant, le bel Arès. Dieu de la guerre et de la destruction, il est avec sa maitresse Aphrodite, protecteur de Troie dont il est le premier chef de guerre. Toutes les nuits, les amants se retrouvent. Arès demande à son serviteur Alectryon de surveiller le lever du soleil pour éviter d’être surpris par Hélios. Mais une nuit, las de cette mission fastidieuse le jeune éphèbe s’endort permettant Dieu Soleil de découvrir Aphrodite et Arès enlacés dans le lit conjugal. Outré, il s’empresse de tout raconter au mari trompé. Pour se venger (décidément !), Héphaïstos construit un filet en or aussi robuste que délicat. Il l’installe au dessus du lit et annonce à son épouse son départ pour Lemnos. À peine a-t-il tourné les talons qu’Arès se faufile jusqu’à son amante. Mais une fois les deux tourtereaux enlacés, le filet tombe sur eux. Pris au piège dans leur plus simple appareil, la déesse et le dieu supplient Héphaïstos de les libérer. Celui-ci préfère convoquer tout l’Olympe pour rire des deux amants. À la suite de cet épisode, Aphrodite s’exile à Rhodes et Arès, s’enfuit de son côté en Thrace sans oublier auparavant de punir Alectryon. Pour sa négligence, il est transformé en coq, forcé à chanter à chaque apparition du soleil…

* Les patronymes crétois se reconnaissent au suffixe « akis », imposé par l’occupant Ottoman au XVIIème siècle