Monstres & Cie

En parcourant la page Wikipedia consacrée à la greffe sur végétaux, on découvre qu’elle a été importée de Chine à l’Antiquité par… les Grecs. Une information qui ne devrait pas nous étonner car si on se réfère aux oeuvres de l’époque, sur vase, papyrus ou parchemin, les greffes étaient déjà au coeur de l’imagination grecque. Je parle cette fois des greffes d’être vivants, cette manie de coller une tête de taureau sur une corps d’homme ou de multiplier les têtes de serpent sur un corps de chien. Quand il s’agit de greffer l’impossible, personne ne peut les battre. La chimère, soit l’association d’une tête de lion, d’un corps de chèvre et d’une queue de serpent reste inégalée en termes de bizarrerie. Bien avant le LSD, la Mythologie a inventé des êtres hybrides improbables, souvent terrifiants, qui continuent de fasciner philosophes et psychanalystes. 

Pour cet épisode, on s’intéresse à un monstre mythologique dont les représentations ont été aussi diverses que multiples : la sirène. Entre celle, en bronze, de Copenhague, la petite de Disney, celles du port d’Alexandrie ou les terribles monstres des aventures d’Ulysse, difficile de s’y retrouver. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une sirène ?

Détail du Vase aux sirènes, céramique réalisée au Ier siècle avant JC en Attique. Logiquement, vous pouvez le voir aujourd’hui au British Museum. 

Contrairement à l’imaginaire collectif, les sirènes mythologiques sont mi-femmes mi-oiseaux. Les mythes nordiques, bien plus tard, introduiront la sirène en être mi-femme mi-poisson. Celle d’Anderson, douce et romantique, possède donc bien une queue de poisson tandis que celles d’Ulysse, cruelles et trompeuses, sont en même temps un oiseau menaçant et une femme séductrice. Mais au cours des siècles, les deux représentations se sont mêlées de sorte que dans son Ulysse et les sirènes, Picasso les peint avec des ailes mais aussi avec des queues de poisson. 

En ce qui concerne leur origine, plusieurs théories s’affrontent. Ovide la fait remonter, une fois de plus, au mythe de Perséphone. La fille de Déméter est accompagnée de nymphes lorsqu’Hadès surgit de terre pour l’emporter aux Enfers. Pour avoir failli à secourir sa fille, Demeter transforme alors ses suivantes en ces terribles créatures. Ce qui me parait un peu injuste, mais après tout, la Mythologie n’a jamais été très tendre avec les femmes. Quant à Homère, ce n’est pas mieux, il raconte qu’elles sont crées par Aphrodite en punition d’avoir refusé d’offrir leur virginité à un Dieu…

C’est Homère qui les rendra célèbre dans l’Odyssée. Circé, fille du Soleil, alerte Ulysse du danger alors qu’il s’apprête à reprendre la mer pour rentrer chez lui après une année passée à ses côtés. Elle lui annonce : 

Tu rencontreras d’abord les Sirènes qui charment tous les hommes qui les approchent ; mais il est perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant, et jamais sa femme et ses enfants ne le reverront dans sa demeure.

Homère, L’Odyssée, Chant XII 

John William Waterhouse – Ulysses et les Sirènes (1891)

Plus qu’une mise en garde, elle poursuit en lui expliquant très précisément ce qu’il devra faire pour ne pas tomber dans leur piège : mettre de la cire molle dans les oreilles de ses matelots et se faire attacher au mat pour ne pas succomber à leur projet diabolique*. Ulysse s’exécute et permet à son équipage de passer sans embûche. Le chant des sirènes, cette merveilleuse métaphore de toutes ces choses que l’on aime entendre, mais qui nous mènent à notre perte. Cette copine qui t’affirme que oui, oui, une frange fera ressortir tes yeux ou ce conseiller qui a assuré à Donald Trump que c’était une bonne idée de ne pas reconnaitre sa défaite. 

Pour finir, comme cette lettre a aussi une mission de service public et que je sais que les futurs parents sont toujours à la recherche de prénoms originaux, voici la liste des noms de sirènes que les auteurs Antiques nous ont fait parvenir** :

Aglaopé, Aglaophone – elle pourra regarder The Crown sans sous-titres, c’est sûr – Ligie, Leucosie – un prénom qu’il ne faut porter qu’en bonne santé– , Molpé, Pisinoé, Thelxiope, Thelxinoé, Thelxiépie et ma préférée, Parthénope. 

* Mes excuses pour cet anachronisme 
**Mes excuses, en avance, aux instits qui devront dans quelques années faire l’appel des petites Parthénope et autres Aglaopé.