Un champ labouré et un double coup de foudre 

Vous avez rencontré votre âme-soeur à un mariage ? Vous n’êtes pas seul.e, c’est justement ce qui est arrivé à Demeter !

Détail de Eiréné portant Ploutos

Alors que tout l’Olympe se réunit en Crète pour les noces d’Harmonie et Cadmos, la déesse repère Iasion, fils de Zeus et d’Électre et accessoirement frère de la mariée. Sans plus attendre, elle lui promet « son amour et son lit »* et enivré.e.s par un nectar millésimé, les deux amoureux partent s’unir dans un champ labouré trois fois. À leur retour, Zeus aperçoit les traces de boues sur le bras du héros et comprend ce qu’il vient de se passer. Pour le punir d’avoir oser s’unir à une déesse, il le frappe de sa foudre. De cette union tragique nait Ploutos, dieu de la richesse, souvent représenté sous les traits d’un enfant accompagné d’une corne d’abondance**. Ce jeune dieu donne alors raison à la méfiance de Zeus : à travers l’agriculture, sans discrimination, il distribue la richesse aux divinités comme aux hommes. Mais le pauvre, comment lui en vouloir ? Il est né aveugle !

Statue de Demeter au British Museum

Il est assez ironique que Demeter ait enfanté le dieu de la richesse, elle qui se désintéresse de tout ce qui passionne les Dieux comme les Hommes, à savoir le pouvoir et l’amour. Elle ne fait d’ailleurs pas partie des douze Dieux de l’Olympe car plutôt que se prélasser sur le Mont mythique, elle préfère la culture des champs. En fait, ce n’est qu’avec Aristophane que Ploutos porte en lui l’aspect le plus négatif de la richesse. Il reprend la tradition présentant Ploutos aveugle pour en faire le symbole de l’immoralité de l’argent, le jeune Dieu visitant indifféremment les bons comme les mauvais.

C’est un des seuls mythes qui met en scène Demeter amoureuse. Elle a vécu l’amour dans la passivité avec Zeus et la violence avec Poséidon. Dans ce mythe, l’acte d’amour avec un simple mortel, Iasion, est le fruit de sa décision. Il y a donc une double inversion. D’abord celle du choix qui revient à la femme. C’est aussi l’inversion du schéma classique de la Mythologie où un dieu s’unit à une mortelle. Ici l’immortelle est femme et le mortel est homme.***

Je terminerai en soulignant que la plupart des mythes fondateurs de Demeter se situent en Crète, comme celui-ci ou celui de l’enlèvement de Perséphone. Bon signe de produire de l’huile d’olive sous le patronage de la déesse de l’agriculture, vous ne trouvez pas ?

* dans la version d’Homère. Dans la Théogonie, Hésiode parle lui « d’amour charmant » (philotês) pour décrire leur union.
** et sans Rolex
*** Sylvie Vilatte, Déméter et l’institution matrimoniale : le refus du passage (RBPH, 1992) 


Les pieds sur terre, la tête dans les olives

Après le vent (article que vous pouvez retrouver par ici), je continue cette série sur les éléments. Au menu du jour : la terre. 

Le monde de la vigne nous a appris que chaque terroir influence à sa manière les arômes et la qualité de la production. Qu’en est-il de l’huile d’olive ? On pressent que chacune doit à la terre où poussent les oliviers. Creusons donc (littéralement) un petit peu pour en savoir plus…

Une chose est sûre, l’olivier est taillé pour la Méditerranée. Il aime les terrains secs et ne supporte pas les terrains humides dans lesquels l’eau circule trop lentement. Autrement dit, la Normandie, ce n’est pas pour tout de suite. Au contraire, il raffole des terrains pentus. On sait aussi qu’aux terres trop argileuses et asphyxiantes, il préfère les sols filtrant, caillouteux.  

Quand on se balade à l’Est de la Crète, ce qui frappe en premier, c’est la couleur de la terre : un rouge ocre dont la poussière colore les ruines des villages. Cette couleur s’explique par à un fort taux de fer dans la terre. La ferrite a une action très positive car elle retient les minéraux comme le calcium, le phosphore, le potassium ou encore le magnésium. 

Autour d’Adravasti, le sol peut être à dominante calcaire, schisteuse ou sablonneuse. Les montagnes de Crète, souvent très calcaires, sont rarement un bon terroir pour l’olivier, pour le plus grand plaisir des chèvres et moutons qui en ont fait leur terrain de jeu. En revanche, les plaines avec ses terrains schisteux sont de très bons « ladotopo », c’est à dire « terrains à huile ». On reconnait le schiste à l’aspect feuilleté de sa roche, qui prend un aspect « mille-feuille ». Vous trouverez un exemple photographique ci-dessous. Le schiste se forme avec la sédimentation d’argile, souvent en milieu marin. Très friables, les sols schisteux permettent aux oliviers d’enfoncer leurs racines profondément. Justement, de nombreux oléologues voient dans cette capacité à puiser loin dans le sol un élément central du développement d’arômes puissants. 

Comparativement à la vigne, l’analyse des sols et de leur impact sur les arômes est encore peu développé dans l’huile d’olive. Mais on sait que le pH de la terre est d’une grande importance et vient parfois contredire les ambitions d’implantation de variétés étrangères sur un territoire. La récente passion des Japonais.e.s pour l’huile d’olive nous a permis d’avancer dans ce domaine. Fidèles à leur réputation, ils et elles ont poussé l’art de la précision jusqu’à analyser des milliers d’endroits au Japon afin de retrouver celui qui correspond précisément au sol de domaines en Toscane où sont produites de prestigieuses huiles d’olive. L’expérience avait d’ailleurs déjà été menée avec la Romanée Conti. Vous trouvez que cette façon manque un peu de poésie ? C’est aussi mon avis, mais ça reste entre nous.

Merci à Pierre pour la photo, au président de la coopérative de Zakros, à Jeanne ainsi qu’à Brigitte et Bertrand pour m’avoir aidé à y voir plus clair dans ce sujet charbonneux.